Temps Gens - Chapitre 1
par Sylvie
J'ai écrit une nouvelle sur le thème de l'échange de temps, une forme de monnaie alternative qui pourrait avoir une place de choix dans notre futur "après le pic". Pas de prétention littéraire ici, simplement le souhait de visualiser ce qui pourrait nous attendre dans 25 ans. J'espère que cela sera divertissant! ![]()
En arrivant à son bureau ce matin-là, Julien Tremblay ressentait une sourde appréhension. C’est l’effet que lui faisaient immanquablement les réunions du conseil d’administration de Temps-Gens, l’OSBL dont il était le co-fondateur et le coordonnateur. Sa préférence allait à l’action et non à la discussion – et c’est d’ailleurs une des raisons qui l’avaient conduit à fonder Temps-Gens à l’été 2013. A cette époque, étudiant en sociologie à la faculté de sciences humaines de l’UQAM, il cherchait surtout un moyen de soulager ses douleurs lancinantes au dos; disposant d’un maigre budget suffisant à couvrir son logement, sa nourriture, ses études et quelques sorties, il ne pouvait envisager de faire appel à un massothérapeute qui lui aurait chargé $80 par heure, une fois par semaine! Il avait donc créé, avec quelques amis, Le Temps C’est les Gens (devenu depuis Temps-Gens), association au nom sympathique qui se mettait clairement en porte-à-faux du fameux « le Temps c’est de l’Argent », qui semblait prévaloir au 20ème siècle et au début du 21ème.
Dans ce système d’échange d’heures, il offrait des services de tutorat à certains de ses collègues étudiants mais aussi à leurs plus jeunes frères et sœurs; il s’était bien entendu assuré qu’Annie et Samiya, étudiantes dans une école de massothérapie, seraient du petit réseau de ceux prêts à échanger des services contre d’autres services, sur le principe « une heure = une heure = une heure … » comme le disait clairement l’affiche colorée dont des copies avaient été placardées les premières semaines de septembre 2013 sur différents campus. Tutorat, préparation de repas pour étudiants pressés mais gourmets, ménage, gardiennage d’animaux ou d’appartements étaient les offres les plus fréquentes au départ, ainsi que quelques services plus audacieux comme la préparation de dossiers d’impôts par les étudiants en fiscalité ou les recherches documentaires sur divers sujets. Ce dernier service avait d’ailleurs causé quelques frictions avec la direction de l’UQAM et de l’Université de Montréal, qui voyaient d’un mauvais œil la perspective que les étudiants se fassent ouvertement aider pour leurs papiers.
L’idée d’échange de temps n’était bien sûr pas nouvelle à l’époque : plusieurs associations existaient déjà, à l’échelle d’une ville ou d’un quartier. Julien avait lu que ce type de service, apparenté à une monnaie alternative (l’unité de cette monnaie étant le temps, dont tout le monde dispose à hauteur de 24 heures par jour), avait tendance à resurgir en période de difficultés économiques. Sur ce plan, les années 2000 et surtout 2010 avaient « gâté » tout le monde. Qu’on l’appelât « la décennie perdue », « le long chaos », ou même « le grand n’importe quoi », la période 2008-2018 en particulier avait projeté la majorité de la population mondiale dans une ère nouvelle. Caractérisée par une grande imprévisibilité, cette période avait des règles du jeu différentes, à la suite d’une succession à couper le souffle de crises financières, économiques, politiques, sociales et même environnementales. Longue était la liste de calamités qui avaient affecté les nations dans divers domaines, de façon plus ou moins aigüe, parfois à des moments différents, mais qui avait indéniablement amené à un appauvrissement monétaire de dizaines de millions de personnes.
Vingt-trois ans après la fondation de Temps-Gens, il ne semblait plus redondant de dire « appauvrissement monétaire »; s’il avait employé l’expression dans l’un de ses papiers universitaires à l’époque, Julien se serait fait dire avec justesse que l’appauvrissement était forcément d’ordre monétaire : il consistait à avoir moins d’argent. C’était évident – pour faire partie de la société du début du 21ème siècle, il fallait dans la plupart des pays un certain montant de dollars, yens, euros, dinars… Seulement voilà – pour chaotique, désespérante et déconcertante que cette période d’effondrement de l’ « ancien modèle » ait été, elle avait au moins eu quelques effets positifs. Ainsi, on considérait de plus en plus la participation à la société et à son économie comme un sujet à multiples facettes : bien sûr l’aspect monétaire demeurait, mais s’y ajoutaient l’aspect des relations avec les autres, la participation aux activités communautaires, et même une dimension spirituelle pour certains.
En tout cas, à l’automne 2013 Julien et Chen, de la fac de sciences, avaient été très occupés à développer le réseau de Temps-Gens, mettre sur pied un site web pour faciliter l’échange d’heures, et gérer depuis leur colocation l’activité de cette association en plein essor. Le dos de Julien avait véritablement bénéficié de ce sacrifice sur ses heures de sommeil et d’études. Puis Temps-Gens avait grossi, s’était mieux structurée; le premier employé à temps plein fut engagé en 2015, à peu près au moment où Julien passa le témoin à d’autres bénévoles, fidèles gardiens de sa vision initiale: « une heure = une heure = une heure ».
Le rêve de Julien était alors d’être journaliste, de ceux qui ont une chronique dans la presse ou à la radio pour tenter de rendre compte de l’évolution de la « société », ce tout multiforme et parfois insaisissable, car au 21ème siècle, avec l’avènement d’internet, les influences de la mondialisation et l’explosion des médias sociaux, il était parfois difficile de décoder certaines tendances. Durant les dix années suivant sa graduation, il fut absorbé à essayer de construire sa carrière, allant de pige en pige, se dépensant sans compter sur certains dossiers qui lui tenaient particulièrement à cœur (le nouveau rôle des hommes au sein de la famille, le jeunisme et la mise à l’écart des personnes âgées en perte d’autonomie, les luttes de certaines communautés, urbaines ou rurales, contre différents projets « porteurs économiquement » mais désastreux socialement et/ou sur le plan environnemental).
Au bout du compte, alors qu’il venait de perdre son dernier contrat et n’avait aucun engagement professionnel (payant s’entend) pour la prochaine année, Julien dut se résoudre à faire le point. Qu’est-ce qui acheva de faire basculer son objectif professionnel? À quel moment exactement se résolut-il à faire le deuil de sa carrière rêvée? Est-ce que ce fut le départ de Sophie-Anne, qui ne le trouvait pas assez « stable » financièrement pour lui offrir la maison dont elle rêvait en banlieue de Montréal ? À l’époque l’idéal de Sophie-Anne n’était déjà plus le rêve traditionnel de la classe moyenne, car le crédit était beaucoup moins disponible que par le passé, et les maisons les plus désirables pour les jeunes familles avaient vu leur prix exploser. Ou bien cela fut-il le décès de son père, qui avait toujours vu son sacerdoce de journaliste comme un luxe de « pelleteux de nuages »? Peut-être bien, en fait, que cela avait été de l’opportunisme : quelques jours après la fin officielle de son contrat avec « le Net de Montréal », il apprit par Chen que Temps-Gens cherchait un coordonnateur pour les projets Âge d’Or. Il postula et fut embauché; si sa connaissance du dossier des personnes âgées au Québec fut un atout, sa qualité de cofondateur de l’organisme joua certainement pour beaucoup. Après trois ans à guider l’équipe Âge d’Or, il eut l’occasion de devenir le coordonnateur de tout l’organisme, et accepta le rôle.
Plus que trente minutes avant le début de la réunion du Conseil. Julien était prêt; comme d’habitude, la gestionnaire de l’administration et des communications, Mégane Nguyen, avait préparé le dossier qui serait présenté aux membres du Conseil. États financiers, revue de l’année 2035-2036, objectifs pour les cinq prochaines années… Il s’arrêta quelques instants sur les statistiques de « couverture du territoire »; depuis que les autorités s’intéressaient de plus près à l’échange de temps, des ressources avaient été dédiées à mesurer ce phénomène. Il se rappelait le tout premier graphique issu de cet effort, il y a cinq ans : l’échange de temps affectait pas moins de 28% de la population de la Province! Pour la dernière année, on était monté à 36,3%, dont environ 84% étaient membres de l’un des trois principaux réseaux : Temps-Gens, la BTQ (Banque de Temps du Québec), et le petit dernier Minut’Québec. Dans leur colocation en désordre, les yeux fatigués par la programmation de la toute première version du site Le Temps c’est les Gens, en 2013, Chen et lui n’auraient jamais pu rêver un tel résultat.
La réduction des services publics et l’appauvrissement monétaire de la population avaient indéniablement compté pour beaucoup dans ce succès. Toutefois ce succès immense (plus d’un Québécois sur trois avait non seulement quelque chose à offrir à son prochain, mais en plus en était conscient!) était venu avec un cortège de défis qui avaient quelque peu entamé l’enthousiasme de Julien. Le temps était devenu une nouvelle monnaie, donc un enjeu; lorsqu’il fut clair que l’échange de temps ferait dorénavant partie intégrante du nouveau paysage économique, vers les années 2020-2025, il y avait donc eu des pressions permanentes pour déroger à la règle du « une heure = une heure ». Par ailleurs, alors que le concept se répandait, toute la notion de bénévolat se vit remise en question : plutôt que d’assurer systématiquement la permanence téléphonique d’un petit organisme durant 15 heures par semaine, ne pouvait-on pas plutôt proposer ses services pour 10 heures par le système informatisé de Temps-Gens, à charge pour l’organisme de trouver une autre personne pour les cinq heures restantes? Et qu’en était-il de la notion même de bénévolat ? Ceux qui auparavant offraient bien volontiers de leur temps se voyaient encouragés à rendre cet effort plus « officiel » en rejoignant la vaste base de données de tous ceux qui avaient quelque chose à offrir – temps de compassion, temps d’écoute, temps de cuisine, temps de nettoyage…
Le plus délicat à gérer fut l’accès aux déductions fiscales pour certaines heures données à des tâches reconnues d’utilité publique (travail d’appoint dans les Mézors, les Maisons de l’Âge d’Or, don de temps pour le maintien des personnes non autonomes à domicile), qui avait immédiatement donné lieu à une féroce lutte pour l’inclusion d’autres activités aux mêmes déductions. « Moi aussi, moi aussi! » semblaient crier tous ces groupes. Bien sûr, plusieurs avaient de bonnes raisons d’y prétendre : tutorat pour les élèves à risque de décrochage, soins bénévoles aux malades de longue durée, heures données par le personnel médical… il avait fallu faire des choix difficiles et aller les défendre devant Revenu Québec. Une période vraiment éprouvante où on semblait hésiter entre se couper une jambe ou un bras… Mais certains groupes avaient présenté des demandes beaucoup plus discutables. Julien se revoyait hocher la tête, la secouer d’un air incrédule et même éclater de rire à la lecture de certaines demandes de défiscalisation. Parmi les bénéfices invoqués comme justifiant un régime fiscal avantageux, on trouvait « Apport de rire, dont les bénéfices sur la santé mentale sont reconnus par l’OMS » (spectacles bénévoles d’humoristes), « Fournisseur de convivialité et de désinhibition » (selon les distilleurs d’alcool proposant leurs services aux particuliers) et même « Intermédiaire permettant aux jeunes familles défavorisées de se loger » (heures échangées par des agents d’immeubles en plus de leur travail régulier). « Il y en a qui ne doutent de rien! » avait lancé Mégane, nouvelle recrue à l’époque.
« Alors, on rumine? » C’était justement Mégane; Julien réalisa qu’il était temps de se rendre à la rencontre. Un dernier coup d’œil sur son écran aux graphiques colorés le ramena à une vision plus positive des choses : oui, le parcours avait été parfois difficile, et il n’aurait jamais imaginé que de mauvaises langues l’appellent « Banquier » ou « Meneur d’Horloge », mais tout bien considéré, l’échange de temps avait eu un effet très bénéfique sur la société québécoise, au moment où elle en avait sérieusement besoin. Des infirmières avaient fait la connaissance de femmes au foyer, des adolescents comprenaient mieux les défis rencontrés par les grands-parents, des employés de magasins et des cadres supérieurs se découvraient une passion commune pour les animaux, lorsque les uns venaient promener le chien des autres, pris par le temps. Ainsi, 36,3% des Québécois avaient croisé le chemin de personnes qu’ils n’auraient sans doute jamais croisées autrement, et retiraient une certaine fierté des services qu’ils avaient à offrir.
À suivre!

03/30/12 03:14:19 pm, 