Que pourra faire notre société industrielle face au prochain pic pétrolier ?
Le post précédent parlait de l'importance du pétrole dans nos économies et nos vies, ainsi que du phénomène de pic pétrolier, qui selon plusieurs devrait se produire prochainement, si ce n'est déjà fait.
Face à cette perspective d'avenir, quelles réponses peut-on apporter ? Il y a eu jusqu'à présent assez peu d'études portant sur les effets d'ensemble d'une production réduite de pétrole, alors que la demande est censée continuer à augmenter sur le long terme. Ce post s'attarde principalement sur l'étude qui semble la plus reconnue, le rapport Hirsch. Il a été remis en 2005 à son commanditaire, le Département de l'Energie des Etats-Unis.
Le rapport s'intitule "Pic de la production mondiale de pétrole: impacts, atténuation des effets et gestion des risques". Il a été rédigé par Robert Hirsch, spécialiste des questions énergétiques, ainsi que Roger Bezdek (économiste spécialisé dans le secteur énergétique et président de MISI, une firme de recherche économique) et Robert Wendling (VP chez MISI). Les principales conclusions du rapport sont les suivantes:
- L'atténuation des effets du pic exigera un minimum d'une décennie d'efforts intensifs et onéreux, car l'échelle des interventions requises pour atténuer le manque de combustibles liquides est par définition extrêmement grande.
- les problèmes posés par le plafonnement de la production pétrolière mondiale ne seront pas temporaires, et notre expérience des "crises énergétiques" passées ne sera que de peu de secours
- bien qu'il soit essentiel d'atteindre une meilleure efficacité de l'utilisation des combustibles liquides, cette mesure seule ne suffira pas, et n'aura pas d'effets assez rapides, pour résoudre le problème. Il faudra recourir à la production de grandes quantités de combustibles de substitution
- l'intervention des gouvernements sera nécessaire, faute de quoi les conséquences économiques et sociales du pic pétrolier seraient chaotiques (note: bien que dans certains pays cela aille de soi, étant donné qu'il s'agit d'un rapport américain, il est important de formuler une telle conclusion explicitement, car l'intervention de l'Etat est bien souvent limitée)
L'un des chapitres calcule l'investissement qui serait requis pour remplacer LA MOITIE de la flotte américaine de véhicules consommant des produits pétroliers (voitures, camions, avions) par des modèles à plus grande efficacité énergétique (ou à carburant différent ?). La conclusion est saisissante: un tel programme, en supposant qu'il puisse être imposé à la population, coûterait environ 4 trillions de dollars (4 000 milliards de dollars) ce qui représente environ le tiers du PIB américain de 2007, ou encore... presque 6 fois le montant annoncé du plan Paulson de sauvetage du système financier américain ! Au rythme de remplacement actuel, il prendrait entre 9 et 20 ans selon le type de véhicule.
Les auteurs du rapport notent ainsi: "nous ne pouvons imaginer aucun 'crash program' (programme d'urgence) abordable financé par le gouvernement, visant à accélérer le remplacement normal (des véhicules) de manière à amener des technologies de plus grande efficacité énergétique dans le secteur privé des transports; les améliorations importantes de l'efficacité énergétique prendront par conséquent et par définition beaucoup de temps (de l'ordre d'une décennie ou plus)."
Outre l'efficacité énergétique dans les transports, l'étude évalue l'impact potentiel des mesures suivantes:
- amélioration du taux de récupération du pétrole dans les puits en recourant à des techniques avancées (Enhanced Oil Recovery)
- Transformation du charbon en combustibles liquides (coal liquids)
- plus grande utilisation de pétrole lourd et du pétrole issu des sables bitumineux
- transformation du gaz en combustibles liquides (gas-to-liquids)
La mise en place massive et simultanée de toutes ces options (ce qui en soi paraît bien improbable) aurait pour résultat, au bout de 10 ans, la réduction de consommation du pétrole conventionnel de 15 à 20 millions de barils par jour, ce qui équivaut presque à la consommation totale des Etats Unis actuellement (21 millions).
L'étude donne ainsi une idée de l'ampleur gigantesque des efforts à entreprendre afin d'éviter les pires effets du pic de production pétrolier.
Il est important de noter que le rapport Hirsch a été développé sur la base d'hypothèses relativement simples - quoiqu'amplement documentées. Comme le rapport le fait remarquer, des phénomènes complexes tels que les "feedback mechanisms" (ex. mesure de la baisse de la demande due à la hausse des prix des produits pétroliers) n'ont pu être inclus, laissant la porte ouverte à d'autres chercheurs qui voudraient l'affiner.
Les auteurs concluent l'étude ainsi: "Le pic de la production pétrolière mondiale pose aux Etats-Unis et au monde un problème de gestion des risques sans précédent. Lorsque nous approcherons du pic, les prix des combustibles liquides ainsi que la volatilité de ces prix augmenteront de manière prodigieuse et, sans mesures d'atténuation des effets, les coûts économiques, sociaux et politiques seront sans précédent. Des options d'atténuation des effets existent aussi bien pour ce qui est de la demande que de l'offre, mais pour qu'elles aient un impact important, il faut qu'elles soient mises en place plus d'une décennie avant le pic."
1 commentaire
Je n'ai pas vu beaucoup de commentaires sur votre jeune blog. Je commence donc en vous adressant des encouragements pour que vous continuez à partager votre travail d'analyse. Moi aussi fin 2005, grâce au site http://wolf.readinglitho.co.uk/francais/index.html, je suis devenu "aware" à propos du peak oil et de ses conséquences colossales sur notre société. Je ne suis pas masochiste mais j'aime bien lire des points de vue comme le votre. Cela m'aide à imaginer l'impossible car je me sens bien isolé. En effet autour de moi je n'ai aucun succès, les gens comme des autruches évitent le sujet quand j'en parle. C'est dommage, je trouve cela passionnant : commencer à changer notre vie est une véritable aventure ! Il y a un côté absolument positif à retrouver sa liberté par rapport à un système corrompu, agir pour la planète, ... En s'y préparant on atténuera le choc de l'entrée dans la société "post-carbone". En partageant aussi les idées et les expériences, comme dans votre blog. Merci à vous.

10/16/08 10:51:14 am, 